
Pannonique, la Cathodique
L’air de rien, les courts romans d’Amélie Nothomb sont des contes philosophiques, des précis d’ethnologie et des récits d’histoire sainte. Le tout soutenu par un style en archée, limpide et équilibré. Le propos d’Acide Sulfurique, son dernier livre, est vaste : sous couvert d’une parabole sur la télé réalité c’est le vieil antagonisme entre l’abjection et la grandeur humaine qui se rejoue.
La télé réalité n’est qu’un simple phénomène de mode médiatique, il pèse bien peu face à l’horreur du monde. Pourtant, ce phénomène participe aussi de l’horreur banalisée et de l’abjection doucereuse.
L’abjection qui consiste à observer, à juger et à éliminer des groupes humains filmés dans une banalité concentrationnaire et à banaliser cathodiquement le voyeurisme le plus veule.
Alors, pourquoi ne pas repousser les frontières de cette ludique infamie et placer ces concentrations volontaires et voyeuristes dans les cadres d’une abjection historique et humaine. La concentration du jeu télévisuel devient la concentration du camp et l’élimination des candidats une mort en direct.
Dans le monde d’Acide Sulfurique, le jeu « Concentration » met en scène des prisonniers et des kapos, des bons et des méchants. Les prisonniers sont raflés en masse. Les kapos ont choisi leur rôle, ils s’imaginent libre. Zdena, 20 ans, est une pauvre fille qui se croit devenue quelqu’un parce qu’elle est kapo et qu’elle est passée en direct à la télé. 20 ans de vulgarité et de violence brute buttent sur la révélation de la grâce et de la délicatesse, incarnée par Pannonique, prisonnière de 20 ans elle aussi, blanche et pure comme une miniature médiévale. Devant la beauté irradiante et hautaine de Pannonique, Zdena s’affole, entre violence et douceur, sous l’œil avide de la caméra qui restitue le huis clos sentimental aux spectateurs.
Tous se repaissent de Concentration, la montée en puissance de l’horreur est proportionnelle à la montée du taux d’audience.
Pannonique, martyre cathodique, pure comme toute sainte, promise au martyre télévisuel, apporte à ses compagnons d’infortune ce supplément d’âme qui leur donne la force de s’accrocher aux vestiges de leur dignité humaine, langage et attitudes portés comme les garants d’une réalité plus haute. Comme dans les contes, la bête, Zdena sera transformée par la grâce et la beauté pure de Pannonique, christique à souhait. La brute épaisse retrouvera son âme devant la sainteté et la magnificence de Pannonique qui tranchent sur les beautés frelatées des impositions médiatiques. Son éclat insuffle la force de bousculer les fondements de ce monde absurde. Il reste un peu de place dans l’humain. Une place pour le silence, la musique et la parole.
La vision déformée, anamorphosée, d’un certain quotidien télévisuel prend assez de densité pour que la substance de ce conte prenne corps et âme. Surtout, le roman ne tombe jamais dans les pièges des descriptions ou des anecdotes. Le monde paradoxal de Nothomb est une réalité à peine outrée, réduite à l’essentiel de l’horreur et de la magnificence Le bien et le mal retrouvent leur marques simples et complexes et les personnages, figurés aussi simplement que des marionnettes de papier d’un théâtre d’ombre s’irriguent de toutes les facette de l’être.
Acide Sulfurique
Albin Michel 2005
Autre critique d'Acide Sulfurique par Isabelle Phillips

